INTERVIEW DE L’AUTEUR

Nous vous connaissons sous l’identité de Cendrine Wolf et d’Anne Plichota, pourquoi avoir un nom d’auteur commun, Octavia Polk, pour ce nouveau roman ?

Bien que nous ayons touché un vaste public allant bien au-delà de l’adolescence, l’étiquette d’auteurs « jeunesse » est solidement collée à notre œuvre. Sous ce nouveau nom, nous avons simplement envie d’explorer d’autres registres sans nous sentir enfermées dans un genre littéraire ou une classe d’âge, ce qui serait très réducteur au regard de notre tempérament créatif.

Avec ce livre, vous traitez d’un sujet encore méconnu, l’érotomanie. Pouvez-vous nous en donner une définition? En quoi ce sujet vous a interpellées ?

L’érotomanie est également qualifiée « d’illusion délirante d’être aimé». C’est un trouble psychotique dont la particularité est de croire que l’on est secrètement aimé par une personne et d’interpréter le moindre signe comme étant une preuve de cet amour.

Cette maladie a été identifiée au début du XXe siècle par Gaëtan Gatian de Clérambault. Ses symptômes, son évolution en trois phases (espoir-dépit-rancune) et ses conséquences parfois extrêmes la différencient du « simple » harcèlement, de la fan attitude ou du phénomène de stalker auxquels on peut l’assimiler dans un premier temps. D’ailleurs, depuis quelques années, les tribunaux font beaucoup plus couramment la distinction.
Comme tous les troubles de l’esprit, ses distorsions et ses mystères, c’est un sujet terrible et passionnant qui, par ailleurs, nous touche très intimement.

Sans trop dévoiler l’histoire, pouvez-vous nous dire un mot de ce trio infernal, deux sœurs et un homme pris au piège…?

Lorsque Juliette, fille d’une grande famille bordelaise, rencontre Romain, son futur beau-frère, elle est persuadée qu’il est tombé amoureux d’elle. Au fi l des jours, elle considère que sa sœur, Jade, est le seul frein qui empêche Romain de reconnaître ce qui lui apparaît comme une évidence. Le décalage va s’aggraver entre les interprétations délirantes de la jeune femme et la réalité, jusqu’à ce que Romain se retrouve piégé dans un inextricable cauchemar.

Pour écrire, vous êtes-vous basées sur des témoignages réels ?

Bien sûr ! Des faits divers sont relatés régulièrement dans la presse, qu’il s’agisse d’anonymes ou de personnalités (Jodie Foster, Björk, Mylène Farmer, Michel Drucker, Véronique Sanson, et tant d’autres).
La démesure est récurrente dans tous les cas et c’est ce qui nous a captivées : les signes les plus anodins (regard, sourire, gentillesse, acte professionnel, simple politesse parfois) se métamorphosent en preuves absolues d’une passion secrète qui alimentent une autre démesure sous forme de cadeaux, de messages, d’espionnage, d’intrusions, d’envahissement de la vie de l’objet du désir. C’est une souffrance sans fin pour toutes les personnes concernées.
Certaines affaires nous ont particulièrement émues : celle d’une Dacquoise, persuadée que l’avocat ayant traité son divorce était tombé fou amoureux d’elle. Elle alla jusqu’à s’en prendre à la compagne de cet homme. «C’est elle qui le manipule, je le sais », a déclaré l’érotomane pour justifier son agression.
Ou celle de ce Breton qui, pendant quatre ans, transforma en enfer le quotidien d’une femme prétendument amoureuse de lui. Il la suivait partout, lui envoyait des centaines de lettres, se présentait à son travail comme étant son fiancé, s’introduisait dans sa cuisine pour lui préparer des repas…

Un érotisme ardent, troublant, affleure tout au long de ces pages. Le rapport au corps est-il central dans le développement de l’érotomanie ? Est-ce une dimension que vous avez aimé développer ?

Chez un(e) érotomane, l’esprit tord la réalité. Malgré la non réciprocité, le désir s’exacerbe sans jamais pouvoir être assouvi, l’Autre ne peut que rester à l’état de fantasme, la passion reste donc mentale. Dans certains cas, la masturbation est l’exutoire à cet amour platonique. Concernant Juliette, l’héroïne de notre histoire, elle est très présente.
Quant à l’érotisme qui teinte les pages de cette histoire, il trouve ses fondations dans ce désir permanent : celui de Romain pour son amoureuse, très charnel, et celui de Juliette pour Romain, délirant et très fantasmé. Du point de vue de l’écriture, c’est à la fois une dimension et un ton que nous avons toujours eu envie de développer dans nos livres. Nous sommes persuadées qu’on peut parler de tout, y compris dans les romans pour ados où il s’agit alors d’être particulièrement attentif à la forme. Ce fut le cas avec Les Coeurs aimants, où deux jeunes gens, meurtris dans leur corps comme dans leur esprit, découvraient le désir et la chair.
Mais dans un roman adulte, la forme et le lexique peuvent être beaucoup plus libres, moins bridés, plus audacieux, et ce fut un réel plaisir de pouvoir s’engager sur cette voie.

Ce roman est aussi un huis clos amoureux. Romain, le personnage principal, évolue dans un milieu social favorisé qui n’est pas le sien, et dont il essaye d’adopter les codes. Est-ce cela qui l’empêche d’être lucide et de prendre les bonnes décisions ?

Absolument ! Romain n’assume pas d’être issu de la classe moyenne. Lorsque Jade et lui tombent amoureux l’un de l’autre, il se retrouve projeté au sein d’un milieu très élevé dans la hiérarchie sociale. En voulant plaire à tous les membres de cette famille qu’il admire, il perd en naturel, en sincérité, puis en lucidité. La seule pensée de déplaire à l’un d’eux le panique. Ce qui, forcément, l’empêche plus ou moins consciemment de réagir, et encore plus d’agir.

À l’avenir, allez-vous continuer à explorer, avec l’audace de ce premier roman adulte, les secrets et les mystères des relations amoureuses ?

Il faut reconnaître que c’est un territoire sans limites, le sujet concerne et exalte chacun(e) d’entre nous à un moment ou à un autre de la vie. Dans chacun de nos romans, l’amour apparaît sous une forme ou une autre, le prochain ne fera pas exception. Il y sera question d’amour mystique, de mérite et de vengeance…